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Briser la loi du silence

A l’occasion d’un récent symposium fort intéressant, des intervenants ont plusieurs fois évoqué la loi du silence en enjoignant l’assistance, notamment les plus jeunes, à briser cette loi. Si l’on ne peut que se réjouir de cette injonction, sa proclamation soulève des questions qui sont le plus souvent passées sous silence et font l’objet de ce billet. Au premier rang de ces questions figure d’ailleurs le terme employé : loi du silence, comme si le silence faisait l’objet d’une impérative prescription à respecter scrupuleusement, sous peine de passer pour un déviant.

Origine et propagateurs

Avant tout, il est utile de se demander d’où vient cette soi-disant loi, qui l’a instaurée et qui en sont les zélés propagateurs contre lesquels il nous faudrait agir. (Note pour les historiens : nous ne parlerons pas de cette loi du silence). S’il nous semble impossible de remonter à la genèse de l’instauration de cette loi dans chaque organisation, nous remarquons cependant que dans pratiquement tous les milieux professionnels et sociaux, cette loi est dénoncée. Une de ses caractéristiques semble être son universalité. La seconde caractéristique est la répulsion qu’elle suscite, au vu du nombre d’orateurs s’insurgeant contre elle. Cette répulsion peut cependant n’être que de façade, car il est encore fréquent de s’entendre dire “avoir raison trop tôt, c’est avoir tort”, ce qui est une habile formule pour enjoindre au silence.

Faisons à ce point du développement un aparté. Nous savons qu’en logique, si une proposition est vraie, sa contraposée l’est aussi. Dit autrement, si (A => B) est vraie, alors (non B => non A) est tout aussi vraie. Prêts ? Partons ! Soit A = avoir raison trop tôt et B = avoir tort. Alors non A = avoir tort pas assez tard et non B = avoir raison. La contraposée de notre proposition initiale est alors : avoir raison c’est avoir tort pas assez tard. Gageons qu’ainsi formulée, peu de personnes se hasarderont à être considérées comme des Shadoks…

Source

Revenons à nos moutons. Si les orateurs déplorant la loi du silence appartiennent à des organisations honnêtes, nous ne pouvons passer sous silence que cette expression de “loi du silence” est également employée dans les organisations criminelles ou mafieuses, ce qui n’est pas de bon augure pour les organisations affirmant lutter contre elle.

Raisons de son existence

Les zélateurs et propagateurs de cette loi semblent nombreux, sinon les dirigeants des organisations ne continueraient pas de mobiliser contre son respect. Demandons-nous alors pour quelles raisons cette loi tant détestée continue d’être respectée. Si nous ne pourrons obtenir de réponse certaine, nous pouvons cependant conjecturer à ce sujet.

Une explication plausible de son respect est qu’elle profite aux dirigeants, aussi paradoxal que cela puisse paraître, en assurant leur tranquillité et une certaine stabilité interne de l’organisation. Avec l’instauration de la loi du silence, le chef est protégé des importuns et l’organisation élimine “à bas bruit” (encore une expression reflétant le silence) les francs-tireurs. Respecter la loi du silence c’est également montrer que l’on fait preuve d’une certaine retenue qui “incarne véritablement (…) une valeur sociale et constitue, en cela, un critère décisif d’évaluation des bonnes ou mauvaises conduites, un critère, donc, de classement” (Delzescaux, Civilisation et décivilisation, p 198). Si un dirigeant n’avait pas peur de la vérité, ses collaborateurs et subordonnés le sauraient et la parole serait libérée. Le fait qu’elle ne le soit pas indique qu’à tort ou à raison, ses subordonnés craignent de lui dire la vérité. Ce qui peut indiquer qu’il n’aime pas la contradiction, ou qu’il refuse la contradiction de manière plus ou moins abrupte. Cette aversion pour la contradiction est alors propice à nourrir la société de cour si bien décrite par Elias.

Une remarque souvent faite à ceux qui critiquent l’existence de cette loi et l’impossibilité de dire la vérité est qu’ils se trompent : en fait, tout le monde pourrait dire la vérité au chef, il suffirait simplement de respecter les formes, et en premier lieu le respect qui lui est dû. Remarque paradoxale à plusieurs titres. Qu’il faille respecter le chef est logique, mais le respect ne peut fonctionner que dans les deux sens. Or, trop souvent, des chefs ne supportent pas la vérité même si elle leur est dite avec moult circonvolutions, et envoient une volée de bois vert à l’importun indélicat. Gageons que ce dernier retiendra la leçon et respectera scrupuleusement la loi par la suite, tout simplement pour se préserver. Ensuite, faire primer la forme sur le fond révèle l’incapacité à admettre la vérité, car elle finit par être dite de manière tellement alambiquée qu’elle peut n’être qu’à peine apparente, laissant croire au destinataire que ces propos ouatés valent acceptation de ce qu’il fait. Toute relation hiérarchique est par définition inégale, point n’est besoin d’en rajouter en exigeant une douceur des propos qui n’est pas réciproque.

Interlude

A ce stade de nos propos, nous posons que la loi du silence est une conséquence de l’existence de la société de cour, et que la proclamation par le dirigeant de l’impératif de la briser crée une hypocrisie organisationnelle. Nous en tenons pour preuve le fait que Becker estime que “les normes sont donc transgressées impunément parce que deux groupes se disputant le pouvoir – la direction et les travailleurs [ou dans notre cas, ceux qui veulent devenir chef une fois le chef parti]– trouvent leur avantage mutuel à fermer les yeux sur ces transgressions” (Outsiders, p 150).

Conséquences de son existence

Comme nous l’avons constaté, la loi du silence est à l’origine d’un cercle vicieux : la société de cour crée l’hypocrisie organisationnelle qui entretient la société de cour (car il ne faut pas que l’hypocrisie organisationnelle soit révélée), ce qui pose un problème quasiment insoluble. L’observation montre qu’il est effectivement difficile de la faire cesser.

Le précédent billet de ce blog évoquait le cas Woods du CBI. Il serait utile d’enquêter sur l’observation de la loi du silence dans ce laboratoire…

L’épiscopat français aux prises avec la crise des “abus” (qui sont des agressions et des viols, mais en aucun cas des abus au sens français du terme) nous servira encore une fois d’exemple. Alors qu’il a tu pendant des années l’existence de ces crimes au sein du clergé qu’il devait surveiller, il n’a pu continuer de se taire suite aux conclusions du rapport Sauvé qui a fait éclater au grand jour non seulement ces crimes, mais aussi la culture du silence qui prévalait dans cette organisation. Comme l’immobilisme n’était plus tenable, le président de la CEF a prononcé un discours censé montrer la volonté de mettre un terme à ces agissements. Las ! Un an après, un double scandale éclatait puisque deux évêques reconnaissaient, contraints et forcés, être eux aussi auteurs de telles déviances. Le président consomma la création de l’hypocrisie organisationnelle par son message intitulé bouleversés et résolus, espérant sauver les meubles. Face à la réprobation d’un certain nombre de fidèles, il semble que la loi du silence prévale encore afin (vraisemblablement) d’éviter d’en dégoûter un plus grand nombre et, tout aussi vraisemblablement, de tenter de stopper la dilaborescence.

Ce faisant, les évêques qui ont autorité et pouvoir en viennent à perdre leur légitimité, car s’ils disposent toujours du savoir nécessaire à l’exercice de leur charge, ils n’acceptent pas les devoirs de leur charge (affronter la réalité pour guider leur organisation), ne respectent pas le vouloir des membres de leur organisation, et n’exercent dont pas le pouvoir qui leur est confié. Le fait qu’ils se cachent derrière le service qu’ils sont censés exercer ne change pas les données du problème. Ils en viennent à perdre toute autorité, car ils se focalisent sur l’exercice de leur pouvoir, au détriment de l’indispensable attention à la loi et à leurs subordonnés.

Apparaît ainsi une question trop souvent occultée : lorsque la loi du silence est observée dans une organisation, le silence ne devient-il pas systémique ?

Peut-on la faire cesser ?

Face à un problème systémique, que faire si ce n’est réformer le système ? Mais se laissera-t-il faire alors qu’il a tout intérêt à ce que cela se poursuive ? Il nous semble que deux possibilités existent pour faire cesser l’observation de cette loi.

La première est que chaque membre de l’organisation soit persuadé que le rapport coût/bénéfice joue en sa faveur lorsqu’il brise cette loi, alors qu’il lui est défavorable s’il continue de la respecter. Cela passe donc par un engagement fort du dirigeant de l’organisation, autrement qu’en paroles. Ce qui implique que s’il exige la vérité, celui qui la lui dit ne doit alors pas en pâtir. Cette configuration semble difficile à obtenir, puisque nous avons vu qu’un chef entretient la loi du silence parce qu’il y trouve un certain confort et son avantage.

La deuxième possibilité réside dans une action extérieure, un coach par exemple, qui pointe du doigt toutes les situations où la loi du silence est de mise. Cela suppose que le dirigeant l’écoute, ce qui est difficile s’il n’a pas été changé. Peut-être faut-il alors changer toute la structure dirigeante ?

Conclusion

Finalement, que faire et comment ? Nous estimons qu’une organisation qui observe la loi du silence est vraisemblablement une organisation corrompue même si on n’y échange pas des enveloppes de billets. Si la gouvernance est à revoir (on pourrait introduire la subsidiarité dans l’organisation), il est vraisemblable qu’un changement de personnes est tout aussi nécessaire. Nous avons évoqué supra le cas du dirigeant de l’organisation, mais que faire de ceux qui sont parvenus aux plus hauts échelons de l’organisation ? N’ont-ils pas, eux aussi, respecté la loi du silence et bénéficié de son application ? Car n’oublions pas qu’une organisation ne place à sa tête que des personnes qui lui ressemblent. Partant, celles parmi lesquelles le futur dirigeant sera choisi ont donc respecté et entretenu cette loi du silence. Une confirmation se trouve d’ailleurs dans le fait que la majorité des personnes qui proclament l’impérative nécessité de rompre la loi du silence en ont terminé avec ce qu’ils appellent leur obligation de réserve.

Une réelle rupture semble indispensable. L’organisation est-elle prête à cela ?

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