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Les 4 axes de l’exercice de l’autorité

La récente publication par le dicastère pour la doctrine de la foi du texte Fiducia supplicans est fort instructive. Pas tant par le fond du sujet qui n’est pas l’objet de ce blog, que par les réactions qu’elle a suscitées et qui nous permettent d’analyser la façon dont les évêques, chargés de faire appliquer cette “directive” et ne relevant que du Pape, exercent leur pouvoir. Nous avons déjà précisé dans un billet précédent que certaines personnes exerçant un pouvoir préféraient mettre en avant le service associé à leur charge, non par humilité, mais pour des raisons plus prosaïques : s’il existe des abus de pouvoir, il n’existe pas d’abus de service.

Situation générale

Fiducia supplicans précise les conditions dans lesquelles les ministres ordonnés catholiques peuvent bénir des personnes dont la situation matrimoniale n’est pas en accord avec les canons du droit (§ 31 et seq.), insistant sur cette irrégularité tant dans le corps du texte (il est possible de bénir les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe, sous une forme qui ne doit pas être fixée rituellement par les autorités ecclésiales, afin de ne pas créer de confusion avec la bénédiction propre au sacrement du mariage) que dans la présentation qui en est faite (la possibilité de bénir les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe, sans valider officiellement leur statut ni modifier en quoi que ce soit l’enseignement pérenne de l’Église sur le mariage). Ces lignes semblent claires et de compréhension facile : si la bénédiction des personnes est possible, elle ne saurait cautionner le mode de vie qu’elles ont adopté.

Malgré cela ont proliféré les noms d’oiseaux, les menaces de sécessions, de schisme, les exégèses philosophiques, les polémiques et les philippiques. En bref, une belle cacophonie pour un texte qui, mais cela n’engage que l’auteur de ces lignes, est loin d’être révolutionnaire.

La conférence des évêques de France a publié un communiqué qui aurait pu calmer les choses et clarifier ce qui devait supposément l’être mais il ne brille pas par sa clarté. C’est ainsi que l’on sait désormais qu’il y a des personnes des personnes qui vivent en couple (les homosexuels) et d’autres qui sont engagées dans une vie de couple (les divorcés) sans savoir ce sur quoi repose ce distinguo. Alors que nombre d’évêques africains ont adopté une position claire (pas de ça chez nous), le communiqué de la CEF respecte la chèvre et, en même temps, le chou. En bref, ceux qui attendaient une parole claire ne seront pas dérangés, alors que les évêques d’Afrique du Nord se sont montrés moins pusillanimes tout comme ceux de Suisse.

Différents aspects de l’autorité

Il semble que le Pape ne souhaite pas clarifier davantage le texte et laisse aux évêques le soin de se l’approprier et de le mettre en œuvre. En laissant le débat de fond aux philosophes, exégètes et autres spécialistes, les réactions à la publication de ce texte romain, dont les déclarations des épiscopats précités, nous montrent que selon les conférences épiscopales, voire les évêques, différents aspects liés à l’exercice de l’autorité sont mis en avant.

Pour les uns, la question centrale est celle de la validité du texte par rapport à l’enseignement du Christ et à la tradition de l’Église. Cette focalisation donne ainsi lieu à des débats exégétiques ou philosophiques, le plus important selon les débatteurs étant de déterminer s’il y a continuité ou rupture avec l’enseignement dispensé jusqu’alors. Les partisans de la rupture seront tentés de crier à l’hérésie et de se replier sur eux-mêmes et leurs semblables afin de conserver la pureté de l’enseignement. Cela n’est pas forcément déraisonnable, mais peut conduire à un certain fixisme tuant dans l’œuf toute nouveauté. Or on n’a jamais épuisé une science, et la théologie en est une.

D’autres estimeront que comme le Pape prône la synodalité, l’ouverture de ce texte leur laisse une certaine latitude dans sa mise en œuvre, leur responsabilité étant de faire preuve de discernement dans son application. Se concentrer sur cet aspect n’est pas sans risque, car chacun peut être tenté de n’en faire qu’à sa tête sans prendre en compte les avis différents.

Une troisième attitude est d’avoir les yeux rivés sur Rome et d’attendre ce que le Pape décidera. Dédira-t-il le préfet du dicastère pour la doctrine de la foi ou confirmera-t-il ses propos ? Cette attitude attentiste (il n’y a pas de problème qu’une absence de solution ne saurait résoudre disait Henri Queuille) se pare des vertus de la prudence en justifiant qu’il faut prendre le temps de la réflexion. Prudence et réflexion ne sauraient être négligées certes, mais prudence et réflexion… quousque tandem ? Le risque est que l’attente suscite des déceptions et des départs.

Il est finalement assez étonnant que peu de cas soit fait de ce qu’attendent les prêtres et les fidèles, comme s’ils n’étaient pas concernés par cette affaire ou qu’ils n’en étaient que des sujets passifs, l’évêque étant tout puissant en la matière. C’est d’ailleurs ce que peut laisser penser l’analyse d’un prêtre parisien qui estime que “les clercs sollicités pourront d’ailleurs se tourner vers leur évêque, dans une démarche de communion ecclésiale”  comme on peut le lire sur le site du diocèse de Paris. Se tourner systématiquement vers l’évêque prouve le manque de confiance de celui-ci envers ses prêtres et n’empêche pas le “revirement de jurisprudence”.

Finalement, la diffusion de ce texte rappelle les évêques à l’exercice de leurs responsabilités comme ne cesse de le rappeler le Pape. S’il défend la synodalité, c’est aussi parce qu’il attend des évêques qu’ils exercent l’ensemble de leurs responsabilités : l’évêque est celui qui est proche de son peuple et de ses prêtres rappelle-t-il et il doit être attentif au sensus fidei de son peuple, preuve qu’il ne peut pas le négliger.

Se placer sur les 4 axes de l’exercice de l’autorité

Après la publication du texte romain, les déclarations qui s’ensuivirent et les réactions des épiscopats, qu’ils soient français ou étrangers, nous montrent que lorsqu’il doit agir ou décider, celui qui exerce le pouvoir se place sur les quatre axes que nous avons précédemment identifiés : les textes fondateurs de son organisation, son chef, la façon dont il conçoit l’exercice de son pouvoir et, parfois, ses subordonnés donc ceux sur lesquels il exerce son pouvoir. Le positionnement sur chaque axe s’effectue en répondant à des questions simples.

Le premier axe est celui de la loi, ou des textes fondateurs, voire de l’enseignement fondamental de l’organisation. Il s’agit de savoir si le titulaire d’une autorité se conforme à cette loi, cet enseignement, ces textes fondateurs, ou s’il les utilise en les travestissant ou les modifiant à sa guise afin de mieux asseoir son pouvoir. Dit autrement, en respecte-t-il l’esprit ou s’en sert-il en les dévoyant ?

Le deuxième axe est celui du pouvoir dont il est investi. En a-t-il pris la véritable mesure et s’estime-t-il par conséquent en permanence sur une ligne de crête (dont les deux versants sont constitués par l’abus de pouvoir et l’inaction) lorsqu’il l’exerce, y intègre-t-il une notion de service de ses subordonnés (mais pas pour se défausser de ses responsabilités), ou l’exerce-t-il à sa guise et au gré de ses humeurs ?

Le troisième axe est celui de son supérieur. Lui est-il loyal ou lui ment-il, que ce soit effrontément ou de manière sournoise, dissimulée, afin de le discréditer, de prendre sa place après l’avoir discrédité, ou plus simplement parce qu’il estime qu’il ne devrait pas agir de cette manière ? Mais sur quels éléments objectifs se fonde cette critique ?

Enfin, le quatrième axe est celui de ses subordonnés. Puisque tout pouvoir et toute autorité comprennent une notion de service envers ceux qui sont dirigés, celui à qui le pouvoir est confié a-t-il intégré cet élément, ou estime-t-il que ses subordonnés ne sont qu’un faire-valoir, un piédestal pour ses ambitions futures ? Il ne les brusquera pas trop afin que le piédestal demeure stable, sans pour autant prendre en compte leur avis car ils ne constituent qu’un piédestal.

Ces quatre axes peuvent être gradués de 0 (au centre) à 5 (extrémité), ce qui permet de tracer le profil du dirigeant et d’estimer ainsi la façon dont il conçoit le pouvoir dont il a été investi. Ce schéma permet ainsi d’évaluer et de qualifier sa façon d’exercer le pouvoir.

Prenons le cas d’un dictateur. Il ne respectera pas les textes fondateurs car ils n’existent que pour le légitimer la valeur sur cet axe sera de 0 ; le pouvoir étant un symbole de puissance il sera donc exercé à sa guise ce qui donne aussi une valeur égale à 0 ; comme il ne peut y avoir de chef ou de supérieur à un dictateur, la valeur sur cet axe sera tout aussi nulle ; enfin le souci de ses subordonnés est également nul. Le profil dictatorial tend ainsi vers le point 0. A l’opposé, le dirigeant ayant conscience que toute autorité n’est que temporaire et qu’il n’en est pas la source, verra les valeurs renseignées sur ces axes le plus proche possible du maximum.

Si nous comparons les trois déclarations de la CEF, des évêques d’Afrique du nord et des évêques de Suisse, nous obtenons les résultats suivants : sur l’axe 1 (la loi) 2,5 pour la CEF 5 pour l’Afrique du nord (cf. premier § de leur déclaration) et 5 pour la Suisse (la bénédiction est un don de Dieu qui revient à tous ceux et celles qui la demandent) ; pour l’axe 2 (le pouvoir) 0 pour la CEF et la Suisse car il n’apparaît pas, 5 pour l’Afrique du nord (invitation à relire et évaluer notre pratique ecclésiale du discernement) ; sur l’axe 3 (le supérieur) 0 pour la CEF 5 pour l’Afrique du nord (le risque de positions tranchées et d’instrumentalisations susceptibles de mettre en péril l’unité de l’Église) 5 pour la Suisse (Les idéaux pastoraux du pape François ont notamment été déterminants) ; enfin pour l’axe 4 (subordonnés) 2,5 pour la CEF 5 pour l’Afrique du nord et 5 pour la Suisse (l’Église offre une place à tous les êtres humains). Ces résultats peuvent être récapitulés par le schéma suivant (en vert l’Afrique du nord, en rouge la Suisse et en bleu la CEF) :

Nous voyons ainsi que, dans une même situation, des personnes ayant les mêmes responsabilités et ayant été formées a priori de la même manière, et exerçant un même type de pouvoir peuvent réagir de manière totalement différente. En soi, reconnaissons-le, ce n’est pas nouveau. L’intérêt de ce schéma c’est qu’il montre les éventuelles différences entre ce que les rédacteurs voulaient communiquer et la réalité. Il montre donc ce sur quoi il faut travailler : la forme du communiqué ou l’exercice de l’autorité.

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