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La déviance, de Mozart à maintenant

Plusieurs billets de ce blog ont déjà abordé la déviance et sa normalisation. Le premier (ici) reprenait les enseignements que Diane Vaughan avait tirés de l’explosion de la navette Challenger. Un autre exposait que cette normalisation de la déviance ne pouvait provenir que du sommet hiérarchique de l’organisation, pour reprendre le terme de Mintzberg, et que l’application des méta-règles de la fiabilité de Morel et Oury pouvaient aider à remédier à cette situation.

Depuis, la lecture de Becker et d’Elias, le visionnage du film Pour la France et l’actualité encore catastrophique du clergé de France permettent de préciser quelques éléments utiles à la compréhension de ce phénomène qui semble se développer.

Mozart, de l’atypicité à la déviance

Commençons par Norbert Elias et son étude de documents historiques concernant Mozart (Mozart, sociologie d’un génie, recension de l’ouvrage ici). Particulièrement doué et conscient de sa valeur, rien dans ses apparences ne désignait Mozart comme différent des autres “son image, telle qu’elle ressort de lettres, récits et autres témoignages, est difficilement conciliable avec la vision idéale préconçue que nous avons du génie. Mozart était un être simple, il n’était pas particulièrement éblouissant quand on le rencontrait dans la rue, il se montrait parfois infantile dans les rapports personnels, manifestement aussi, à l’occasion, assez sans-gêne dans l’emploi de métaphores qui se rapportaient aux excréments anaux.” (p 75).

Son atypicité ne résidait donc pas dans son apparence extérieure (il ne ressentait pas le besoin d’être excentrique), mais dans sa connaissance de la musique “Mozart sait pertinemment que la plupart de ceux dont il demande la protection n’ont quasiment pas la moindre idée de sa musique et en tout cas aucune idée de ses dons extraordinaires.” (p 32) et sa capacité à concrétiser ce que la majorité de ses contemporains n’étaient pas en mesure d’imaginer “Mozart était capable de faire quelque chose que la grande majorité des hommes ne sont pas en mesure de faire et qui est au-delà de ce qu’ils sont en mesure de se représenter : Mozart pouvait lâcher les rênes à son imagination.” (p 84) alors que le résultat de ce travail peut ne pas sembler nécessiter beaucoup de travail “L’originalité des fantasmes novateurs qui prennent figure d’œuvre d’art est qu’ils sont issus d’un matériau accessible à beaucoup. Cela paraît simple, mais en fait toute la difficulté de la création artistique se révèle dès lors que l’on essaie de franchir ce seuil, pour sortir de l’intimité personnelle ; on pourrait aussi appeler cette démarche la sublimation.” (p 86) Cette atypicité consistant en la grande maîtrise des règles musicales et de son imagination vira à l’obsession et s’effectua au détriment du respect des règles sociales de l’époque “L’attitude personnelle de Mozart, sa concentration monomaniaque sur sa musique, sa manière de communiquer avec les gens ne convenaient pas très bien à la société aristocratique de la cour. (…) Mozart avait coutume de dire très franchement tout ce qu’il ressentait et pensait, sans trop se soucier de l’effet que cela produirait.” (p 136) “Étant donné que l’art des rapports sociaux, tel qu’il se pratiquait et qu’on attendait qu’il se pratiquât, lui était étranger ou même lui répugnait, il ne se sentait pas chez lui dans ce monde aristocratique de la cour.” (p 138)

Ce décalage entre les attentes de la société et l’attitude de Mozart provoqua son départ de Salzbourg à la cour de Bavière (à l’époque seuls les grands seigneurs disposant d’une cour pouvaient assurer un revenu aux musiciens) et ses premiers moments à Munich purent lui faire croire qu’il avait atteint son but “A la cour de Bavière, au moins extérieurement, il était traité en égal par les grands seigneurs. Comme bien d’autres fois, il prit cela pour argent comptant et crut y voir le signe qu’après le succès de son opéra un poste fixe lui serait assuré, sinon à Munich, du moins ailleurs.” (p 160). Ce n’était cependant qu’illusion car “Les grands seigneurs n’étaient pas habitués à recevoir la contradiction de leurs subalternes, et surtout pas d’un si jeune homme.” (p 161). Malgré le changement de lieu, la persistance de ce décalage et l’absence de volonté de Mozart de composer avec les normes sociales de son époque le transformèrent en déviant. Quand bien même il était un génie musical, pour les courtisans “Il ne faisait pas le moindre doute à leurs yeux que des hommes de leur rang qui s’occupaient de théâtre étaient meilleurs juges du bon goût qu’un musicien bourgeois.” (p 161) Déviant, il fut alors rejeté par les membres de la société de laquelle il évoluait.

Comment l’expliquer ? Dans un monde réglé par l’étiquette, Mozart dénotait “En un mot, c’était un génie, un être doté d’une puissance créatrice exceptionnelle.” (p 31), et ce qui est maintenant reconnu ne l’était cependant pas à l’époque “Comme tous les génies, Mozart était une déviation par rapport à la norme de sa société” (p 170).

Nous pouvons tirer deux leçons de cet exemple. Il montre tout d’abord que l’innovation (et plus encore le génie) perturbe l’organisation, et confirme ensuite qu’il existe bien un risque de passer de l’atypicité à la déviance (telle que Becker la définit) comme exposé dans cet article. L’exemple de Mozart montre qu’une organisation sait réagir lorsqu’elle est menacée par la déviance. Il est alors utile de se pencher sur la normalisation de la déviance car, dans ce cas, l’organisation accepte la déviance, ce qui semble antinomique avec ce qui vient d’être exposé.

La normalisation de la déviance

Dans Faire preuve. Des faits aux théories (2014, présentation ici), Becker définit la normalisation de la déviance comme l’acceptation collective d’un scénario non conforme, comportant une possibilité connue de problème grave. (p 23) (c’est moi qui souligne). Cette définition brève mais particulièrement claire explique parfaitement l’explosion en vol de la navette Challenger. Les dirigeants de la NASA et des entreprises partenaires ont accepté, collectivement, un scénario non conforme (le lancement malgré le froid qui faisait peser une menace sur les joints) qui comportait la possibilité connue (les ingénieurs ont alerté à ce sujet) d’un problème grave (la rupture des joints), pour des raisons qui leur semblaient bonnes (ne pas retarder le lancement), qui s’est traduit par la mort de l’équipage. Nous ne pouvons que comparer cette décision avec celle d’Édouard Michelin lors du grand prix d’Indianapolis en 2005 qui a refusé que les voitures équipées des pneumatiques de la marque éponyme prennent le départ (plusieurs pneus Michelin équipant les bolides n’avaient pas résisté lors des essais)  car il y avait un risque pour la sécurité des pilotes. Il aurait pourtant pu déclarer au responsable de la compétition de son entreprise “it’s time to take off your engineering hat and to put on your management hat” (in rapport de D. Vaughan) pour que les voitures prennent le départ. Il a préféré ne pas dévier des consignes qu’il avait fixées, à savoir ne pas mettre la vie des pilotes en danger.

Cette définition de la normalisation de la déviance s’applique également très bien à ce que l’épiscopat français vit et fait subir aux fidèles catholiques : les évêques ont accepté collectivement (cf. ce tweet et cet article qui montre que l’affaire était connue par… Mgr Vingt-Trois déjà, ainsi que les affaires concernant Mgr Colomb et Mgr Reithinger quand ils étaient aux MEP) un scénario non conforme (les abus et les viols ne sont pas conformes à l’évangile) comportant la possibilité connue de problème grave (les dégâts sur les victimes et la perte de confiance envers l’institution ecclésiale et tout ce qu’elle représente) que l’on voit survenir actuellement.

Cette définition est également valable pour expliquer la mort tragique du sous-lieutenant Hami lors d’un franchissement de nuit organisé par la promotion précédant la sienne exposé dans le film Pour la France. Aucune unité opérationnelle n’aurait accepté qu’un franchissement de nuit soit exécuté dans de telles conditions : rien ne permettait de garantir son exécution dans des conditions satisfaisantes de sécurité. Il a pourtant eu lieu et personne n’a eu le courage de l’interrompre. Par la suite, personne n’a non plus eu le courage “d’assumer” pour employer le terme communément utilisé.

Ces deux exemples nous montrent que lorsqu’une normalisation de la déviance est révélée par un scandale (les viols pour le clergé français, la mort du sous-lieutenant Hami), les organisations réagissent de la même manière. Forcées de reconnaître le problème, elles acceptent du bout des lèvres de reconnaître leur erreur mais poursuivent leur activité comme si de rien n’était. Il est pourtant possible de faire autrement, l’exemple de la NASA et de l’enquête menée par D. Vaughan le prouve. Encore faut-il le vouloir.

Conclusion

Quel enseignement pouvons-nous tirer de ces exemples ? Un, principalement : si le génie mène à la déviance, la normalisation de la déviance ne signifie pas que chaque membre de l’organisation qui accepte cette normalisation (l’acceptation collective d’un scénario non conforme, comportant une possibilité connue de problème grave) est un génie.

Une réflexion sur “La déviance, de Mozart à maintenant

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