L’organisation corrompue

Cela fait au moins deux ans que l’épiscopat français nous donne cet exemple d’une organisation qui se délite. Pour préciser les propos de mon précédent billet, il ne s’agit pas d’un suicide, lequel nécessite une volonté, une préparation et un acte rapide, car tout se passe comme si l’épiscopat français souffrait d’un épuisement progressif (tabesco en latin) ou mieux, d’une chute par morceaux (dilabor). Pour apprécier ce phénomène, la récente parution chez Gallimard du “tract” de Mgr Wintzer Abus sexuels dans l’église catholique, des scandales aux réformes est précieux car il donne la vision d’un membre de cette organisation qui n’accepte pas cette dilaborescence. Faisant suite à sa tribune dans La Croix au titre évocateur : Nous, évêques, avons besoin de regards compétents pour nous encourager, infléchir, corriger cette publication précise sa vision des changements à apporter pour stopper la dilaborescence de cette organisation corrompue, c’est-à-dire avilie, dépravée, ou encore détournée de son devoir selon la définition de l’Académie française.

Affirmer qu’une organisation est corrompue ne signifie pas que tous ses membres sont corrompus, pas plus qu’ils le sont tous jusqu’à la moelle, mais que l’organisation fait partie de celles auxquelles on ne souhaite pas se confronter, car on n’est pas sûr qu’elle respectera nos droits. On peut même être presque sûr qu’elle ne les respectera pas, comme les victimes des prédateurs sexuels l’ont expérimenté. L’intérêt de cet ouvrage est que l’auteur ne se concentre pas sur le constat que tout le monde connaît. La publication des faits, l’incapacité des responsables à mettre les mots dessus et à lutter fermement contre les racines du mal sont connues. Non, le grand intérêt de ce livre est de chercher les causes de cette corruption et de proposer des remèdes.

Tout d’abord, et même si cette précision figure à la fin de l’ouvrage, il est bon de souligner l’inadéquation du terme “abus” pour parler de ces faits sexuels “abuser, c’est aller trop loin dans quelque chose qui pourrait être bon si on respectait certaines limites.” (p 59) due à la traduction “de mots anglais devenus usuels”. S’il est vrai que tout pouvoir peut dégénérer en abus, la relation de pouvoir vient d’une acceptation au moins tacite entre celui qui délègue le pouvoir et celui qui l’exerce. De même dans l’accompagnement spirituel (cf. la revue Christus). Dans le cas qui nous intéresse, il ne peut y avoir d’abus car il n’y a pas d’accord pour que l’un utilise le corps de l’autre. Il y a donc accaparement, prédation, et pas seulement agression. Il serait donc plus logique de bannir ce terme utilisé qui minimise les faits et de n’utiliser que celui de prédation. Il est aussi loisible de se demander pourquoi le terme pédophilie est utilisé, car comme le précise wikipedia Le mot « pédophilie » est formé des radicaux grecs παῖς / paîs (« enfant ») et φιλία / philía (« amitié »). Le sens étymologique du mot conduit donc à l’amitié pour les enfants. En fait, le mot « pédérastie » conviendrait mieux au sens actuel donné au mot pédophilie, puisque pédérastie est formé des radicaux παῖς / paîs (« enfant ») et ἔρως / érôs (« amour sexuel »).

Notons également que le texte débute par une citation de François Cheng relative à son souvenir du sac de Nankin commis par le Japon en 1937 “l’irruption du mal radical dans ma conscience d’enfant de huit ans déterminera pour toujours l’orientation de ma quête”, réfutant ainsi les propos du président de la CEF en novembre 2022 « Jusqu’en 2016, personne ne prend vraiment au sérieux les personnes victimes, parce que tout le monde pense que, comme ce sont des enfants, ils vont oublier. Et quand je dis tout le monde, la police, la justice est aussi dans cet état d’esprit ».

Après une introduction vigoureuse, le texte s’articule en deux parties, l’une qui questionne les fonctionnements institutionnels, l’autre les évêques et les prêtres ; soit l’institution et ses acteurs. L’analyse ne reste pas superficielle et des propositions concrètes sont faites, permettant ainsi de mieux comprendre ce qui se passe à l’intérieur de cette organisation pour le moins opaque. Certains éléments sont parfois suggérés, l’auteur reconnaissant qu’il préfère dire les choses de manière nuancée. Cet exemple, nous montre quelles sont les caractéristiques d’une organisation corrompue et comment elle peut s’en relever.

Source

Les causes du problème

L’auteur est honnête et ne nous donne pas une seule explication à cette corruption. Le sujet est complexe et les causes multiples.

Le silence

La révélation publique de ces faits, jointe au silence et à l’immobilisme de mise pendant des années ont eu des conséquences délétères pour chaque membre de l’organisation qui se trouve maintenant empêché d’accomplir sa mission. Le silence, vraisemblablement dû initialement à la honte de constater ces faits “Pour beaucoup, nous, les évêques, sommes discrédités, ayant laissé faire des prédateurs, ayant préféré le silence à la défense des victimes” (p 30) joint à une collégialité de façade “Les évêques, pour exprimer les liens qui les unissent, parlent de collégialité ; il me semble qu’elle mériterait de se déployer de manière plus effective” (p 31) ont emmené progressivement l’organisation à taire (tolérer ?) ces agissements, pensant ainsi qu’elle se protégeait alors que “La faute grave de l’un rejaillit sur les autres, et la dissimulation qui s’ensuit aggrave les choses” (p 4).

Ce silence face à ces faits s’est remarqué dans le manque d’écoute des victimes et de la révolte de tant de fidèles (p 7) et semble continuer d’être mis en œuvre si l’on en croit les difficultés qu’éprouvent les victimes à être tenues informées des suites de leurs plaintes. Comme l’écrivait déjà Crozier, “Nos élites se crispent. Moins elles sont efficaces, moins elles supportent la critique.” (La crise de l’intelligence, p 8).

Le silence a aussi pour conséquence de ne pas saisir les occasions lorsqu’elles se présentent. Bien que le statu quo soit impossible, les remèdes sont maintenant plus difficiles à mettre en œuvre du fait du discrédit tombé sur l’épiscopat français. Des renonciations sont-elles utiles ? A cette question, l’auteur répond que “il aurait fallu le faire [renoncer] lors de l’assemblée de Lourdes, mais pas un seul, tous.” (p 6). Avoir refusé (ou ne pas avoir évoqué, le secret des délibérations permet toutes les conjectures) de renoncer à leurs charges indique que la logique de pouvoir semble avoir pris le pas sur la logique de service.

Une logique prépondérante de pouvoir et non de service

L’exercice d’un quelconque pouvoir est difficile, car revenant à se tenir sur une ligne de crête, il ne met pas son détenteur à l’abri de basculer vers la commission d’abus. La multiplication de livres dédiés au management dit toxique, voire totalitaire, en est une illustration. L’auteur constate qu’avec l’institutionnalisation de l’épiscopat, une certaine logique de carrière s’est mise en place, avec l’accord tacite de ses bénéficiaires. On commence par un petit évêché, puis un plus grand, voire un archevêché, puis le cardinalat…

La candidature d’Anne Soupa à l’archevêché de Lyon illustre cette logique, les réactions l’ayant suivie n’ont tourné qu’autour de la question, non pas de l’autorité, mais du pouvoir. Cette focalisation indique de facto comment l’évêque est perçu : un potentat plus qu’un serviteur. Ce qui confirme les écrits de Crozier selon lequel une organisation est structurée par les luttes de pouvoir. Remarquons au passage que la déclaration de candidature d’Anne Soupa passe sous silence ses aptitudes à gouverner ou manager, comme si cela allait de soi. Voici un chantier (la formation au management) qui pourrait être ouvert par l’épiscopat français. Remarquons aussi que la fin de son texte illustre bien que la question du pouvoir n’est pas annexe : “Ma démarche, je l’espère, sera utile pour toutes les femmes qui, aujourd’hui, sont assignées et bridées dans leur désir de responsabilités.”

Dans la mesure où “une autorité réalise sa nature lorsqu’elle permet aux personnes sur lesquelles elle s’exerce à exister par elles-mêmes, jusqu’à se passer d’elles” (p 56), se pose aussi la question de la renonciation des titulaires actuels des charges épiscopales. Après l’occasion ratée de 2021 et en reconnaissant lui-même qu’il est au milieu du chemin quant à la réflexion sur cette question, l’auteur estime qu’il est possible de renoncer, mais en prenant garde à ne pas laisser la place à “des personnes qui aimeraient un peu trop diriger, organiser, affirmer” (p 7), confirmant ainsi que pour beaucoup, l’épiscopat est un pouvoir.

Tensions dans la formation et l’exercice du métier

Cette prépondérance du pouvoir sur le service est la cause d’insatisfactions dans l’exercice quotidien du métier, et la réception de la formation par quelques-uns.

Peu d’éléments sont fournis sur la formation, à l’exception de la question de sa réception par les séminaristes “la difficulté réside moins dans la formation dispensée que dans la manière dont elle est reçue” (p 52), tant il est vrai que même en sollicitant les meilleurs intervenants qui dispenseraient les meilleures interventions possibles, si l’élève ne reçoit pas la substance de la formation, il n’en retiendra que peu de choses. La connaissance de soi-même semble cependant insuffisante pour certains, car comme l’écrit l’auteur, “le sens étymologique du mot évêque désigne celui qui veille. Comment exercer une vigilance sur autrui, sur une communauté chrétienne, si l’on est incapable de veiller sur soi-même ?” (p 54). Mais si certains se comportent en “sous-marins” comment s’étonner que l’exercice de leur ministère se transforme en un exercice du pouvoir ?

Les tensions de rôle semblent courantes dans l’exercice de la charge pastorale “combien aimeraient rendre compte de leur savoir théologique et biblique, pas nécessairement de manière savante cependant… mais combien de fidèles les attendent pour cela ?” (p 45). Ces tensions se notent également dans l’exercice de la charge de l’évêque qui doit décider de tout et se trouve responsable de tout alors qu’il n’a pas été formé pour cela (p 22). Ce qui ajoute à l’ambiguïté de son rôle, car il doit se prononcer sur des questions administratives de plus en plus complexes “je reconnais me sentir mal à l’aise dans une société qui, en tout domaine, multiplie les procédures de contrôle et de vérification.” (p 19). Cette complexité de la charge (p 20) rend la solitude de l’évêque difficilement tenable, mais il ne doit pas pour autant fuir ses responsabilités car “une autorité qui n’agit pas devient complice, même si cette complicité n’est pas toujours répréhensible devant la loi” (p 21). Les travaux scientifiques réalisés sur les tensions montrent que les trois tensions de rôle (ambiguïté de rôle, surcharge de rôle ou de travail et conflit de rôle) sont préjudiciables tant aux individus (stress au travail etc.) qu’à l’organisation qui doit alors faire face à une baisse de la performance au travail et à des comportements de retrait. Voici encore un autre chantier qui pourrait être lancé par la CEF.

Si l’on ajoute à ces tensions, “les conditions concrètes de vie de prêtres qui entretiennent des attitudes infantiles” (p 47), nous nous retrouvons en présence d’un cocktail singulier, propice à déconnecter les membres de l’organisation de la vie réelle.

Une déconnexion de la vie réelle

Cette infantilisation des prêtres se note, selon l’auteur, par la fourniture gratuite d’un certain nombre de prestations, dont le logement, ce qui ne peut qu’entretenir leur décalage d’avec le monde actuel.

Dans le cas particulier de l’épiscopat, au rôle de potentat s’ajoute le fait que son titulaire est souvent considéré comme étant en prise directe avec Dieu, jouissant alors d’une infaillibilité qui ne repose sur aucune doctrine, et pouvant lui faire croire qu’il est dans le monde mais pas de ce monde. N’oublions pas non plus que l’évêque tenant sa charge du seul Pape, peut estimer que les juridictions nationales ne le concernent pas. Si la justice ecclésiale est nécessaire, il aura cependant fallu le procès médiatique du cardinal Barbarin pour faire admettre qu’un évêque pouvait également être traduit devant un tribunal de droit commun. La lenteur de la conclusion des accords entre les diocèses et les parquets illustre cette sorte d’apesanteur juridique qui était de mise jusqu’à présent.

Je dois cependant signaler un point de désaccord avec l’auteur lorsqu’il affirme que “les relations avec nous [les évêques] sont directes, s’il y a des opposants ils s’expriment” (p 32). Lorsque l’on est une personne ordinaire, la prise de contact avec un évêque (à de rares exceptions près) ou la conférence des évêques de France tient du parcours du combattant, et les réponses (lorsqu’elles sont fournies) sont souvent infantilisantes ou méprisantes, que ce soit par courriel, courrier papier ou les réseaux sociaux. Cela renforce l’idée que la puissance épiscopale ne se commet pas avec le peuple, et rappelle les propos de Crozier relatifs aux préfets (rappelons que les limites d’un diocèse sont, le plus souvent en France, celles d’un département) : “du fait de son pouvoir et de son isolement et quelle que soit par ailleurs son inclination personnelle, le préfet est obligé de se servir avant tout de la distance, de la réserve et du décorum pour conserver et accroître son autorité.” (Crozier, Le phénomène bureaucratique, p 286). Le fait de comparer l’épiscopat à une bureaucratie n’est pas si absurde que cela puisque Crozier définit, dans le même ouvrage, un système bureaucratique comme un “système incapable de s’adapter sans crise au changement de son environnement et de ses ressources” (p 324), ce qui est bien le cas de l’épiscopat français actuel.

Un système réparable

Malgré tous ses défauts, le système semble réparable à l’auteur, en prenant garde à ne pas s’appuyer sur l’absolu de la pureté car “l’idéal de la pureté fait le lit des régimes totalitaires” (p 8) à condition d’engager toutes les ressources de l’organisation “il faut que les institutions s’engagent résolument à éradiquer les pratiques et idéologies qui conduisent aux mensonges et aux dissimulations” (p 8). Cette affirmation repose sur un certain optimisme car “la bonne volonté est, je le crois, partagée par mes confrères. Ce sont bien plutôt des pratiques, des habitudes de fonctionnement… un “système”, qui pose problème” (p 33).

Le problème systémique “ce ne sont pas les abus sexuels, mais c’est plutôt la structure organisationnelle de l’Église catholique” (p 9) cette affirmation s’appuyant sur la réflexion que “la religion est le système qui peut se muer dans le pire des totalitarismes” (p 16). Avouons notre reconnaissance à l’auteur de prendre ainsi parti, car si les abus sexuels étaient systémiques, une seule solution s’imposerait : la dissolution de ce système et l’interdiction de le reconstituer sous une quelconque forme. En effet, le laisser vivre un seul instant sans qu’une seule réforme ne soit mise en place reviendrait à laisser de nouvelles victimes apparaître puisque ces abus sont systémiques.

Ceci étant posé, le système sera réparable dans la mesure où un effort de réflexion sera mené, non seulement sur les racines du mal, mais aussi sur “ce qui conduit des personnes à être les auteurs d’abus, tout particulièrement d’abus sexuels” (p 53).

L’exemple de l’épiscopat français nous fournit ainsi des caractéristiques d’une organisation corrompue : un silence omniprésent qui tend à ne pas rechercher la transparence (ou même la fuit), la prépondérance d’une logique de pouvoir et non de service, des tensions dans l’exercice des activités et une déconnexion de ses membres de la vie réelle.

Les remèdes

Plusieurs pistes de résolution du problème sont proposées, sachant qu’il ne s’agit pas de tout changer “Changer l’Église ? Plutôt changer ses modes de gouvernance, interroger ses lieux de décision” (p 29) et qu’une seule limite est posée : ne pas faire écran à l’annonce du salut pour tous.

Une première piste est l’ouverture à des décideurs formés et compétents, y compris laïcs (p 27). Cette proposition aura notamment pour effet d’éviter l’entre-soi, mais pour qu’elle soit effective, encore faudra-t-il que ces décideurs aient un vrai pouvoir de décision. Leur recrutement n’est pas évoqué et s’il est similaire à celui des groupes de travail institués suite au rapport Sauvé, un doute demeure : quels critères ont été retenus, sachant qu’il n’y a pas eu de large appel aux laïcs pour les intégrer ? Cette ouverture doit s’accompagner d’une vraie codécision dans les choix, les compétences pour choisir devant primer sur les bonnes volontés (p 27), sans pour autant instituer un bicamérisme composé d’une assemblée de laïcs et d’une d’évêques. Une seule assemblée serait instituée, même si des temps de travail spécifiques auraient lieu (p 36).

Cesser de regarder avec nostalgie un passé, souvent fantasmé, et se tourner vers l’avenir (p 27). Cela nécessitera de trouver des raisons d’espérer dans une époque déprimée…

Parce qu’il faut aussi cesser de raisonner avec une logique de nombre et de puissance (p 28), il faudra alors assumer l’abandon de la couverture territoriale intégrale (p 27). Cet abandon conduira à appeler des laïcs à des ministères définis “comme la charité, la prédication, la présidence de la prière commune.” (p 40).

Si ces pistes sont entendues depuis un certain temps, d’autres sont plus originales. Il est ainsi estimé “grandement préférable que nous soyons des salariés ordinaires” (p 25), que les évêques rendent des comptes à leur communauté de leurs choix et décisions (p 43) selon des critères d’évaluation (non précisés cependant) (p 53) ce qui éviterait des dérives car “plus l’autorité est éloigne, plus la personne est laissée à elle-même, à ses qualités sans doute, à ses dérives éventuelles pareillement” (p 53). Nous verrions ainsi apparaître une véritable séparation ou limitation des pouvoirs, au motif que “les sociétés démocratiques ont pour caractéristique la nécessité de contre-pouvoirs, jusqu’à celui, indispensable, de la presse et des médias. Peut-il en être autrement dans un groupe qui entend servir le bien commun, même apporter sa contribution à une société plus juste ?” (p 56). Hardi, novateur, mais intéressant. Cela se rapproche des propos de Crozier, “le bon décideur est celui qui décide peu.” (La crise de l’intelligence, p 197). Des réticences internes sont à prévoir, car selon Becker, “les membres des métiers de service considèrent généralement que le client est incapable d’évaluer authentiquement le service qu’ils produisent et ils sont extrêmement irrités par les tentatives des clients pour contrôler leur travail.” (Outsiders, p 106)

Réinstaurer la discipline et l’application les lois, car l’éducation et la force de la raison n’ont pas suffi à emporter les intelligences et les cœurs. Puisque les lois n’ont pas été respectées pendant longtemps, on ne peut s’empêcher d’évoquer Howard Becker “les normes sont donc transgressées impunément parce que deux groupes se disputant le pouvoir – la direction et les travailleurs – trouvent leur avantage mutuel à fermer les yeux sur ces transgressions” (Outsiders, p 150), ce qui donne une idée de l’importance du chantier à lancer. L’application des lois ne peut être un absolu, puisque  “toute organisation fait appliquer les règles dont elle est responsable de manière partiale et discrétionnaire.” (Les ficelles du métier, p 193) Le même Becker ne néglige cependant pas l’importance de l’application des lois, car “quand la personne intéressée au contenu de la norme s’aperçoit, d’elle-même ou parce que son attention a été attirée, que ceux qui font appliquer les normes traitent sélectivement le mal auquel elle s’intéresse cela peut provoquer son juste courroux.” (Outsiders, p 185) ce dont, normalement, les évêques ont dû s’apercevoir.

Les modes de gouvernance ne sont pas les seuls à devoir faire l’effort d’une remise à niveau. Les symboles, l’imaginaire et les représentations étant atteints, l’auteur estime qu’il sera également nécessaire de les clarifier. Ce qui nécessite de pousser la réflexion, comme il l’a fait, et de se demander ce qui a pu causer une telle corruption qui a tout atteint, y compris les symboles et l’imaginaire, tout en sachant que ce travail de lutte est permanent “il n’y aura bien entendu jamais d’Église qui pourra se prétendre conforme aux attentes de Dieu, mais on ne peut y tendre qu’en étant en état de perpétuelle conversion, de perpétuelle réforme” (p 30). D’après lui la racine du problème est une vision faussée de Dieu vu uniquement dans sa toute-puissance, ce qui rejoint le constat de Zundel à propos de la vision déformée que beaucoup ont de Dieu en le voyant comme un dieu pharaon (Le problème que nous sommes, p 24). Cette conception erronée de Dieu, celui des philosophes plus que celui d’Abraham, a pour conséquence l’absence de garde-fous “bien des faits qu’il faut dénoncer peinent à trouver des garde-fous du fait de conceptions erronées de Dieu.” (p 18)

Après avoir proposé des pistes d’amélioration, l’auteur nous rappelle deux points importants. Le premier est que l’organisation à réformer peut manquer d’entrain pour mener les réformes nécessaires “lorsque des réformes sont à faire, l’institution qui doit se les appliquer manque souvent de résolution pour mener ce travail.” (p 59) et que les réformes ne peuvent avoir lieu que s’il existe une contrainte à les mener. Le deuxième est qu’au vu de la radicalité de ces réformes, ce sera à de nouvelles personnes de porter un changement aussi radical, autrement dit ce n’est pas avec des personnes corrompues qu’on lutte contre la corruption.

Conclusion

Crozier regrettait “Tout le monde a des idées, mais personne ne pense.” (La crise de l’intelligence, p 42). Reconnaissons à Mgr Wintzer d’avoir pensé et d’avoir accepté de soumettre sa réflexion à la critique collective. Peu de ses pairs s’y sont risqué, et il ne serait pas étonnant qu’à la prochaine assemblée de Lourdes certains lui cherchent des … crosses, subtil moyen épiscopal de régler les différents avant de préserver l’unité prouvée par le communiqué final de l’assemblée.

A partir du “tract” de Mgr Wintzer, nous avons pu déterminer plusieurs caractéristiques de l’organisation corrompue. En passant des organisations bien plus corrompues que l’épiscopat français au crible de ces critères (le silence omniprésent sur leurs activités réelles, la prépondérance d’une logique de pouvoir, des tensions dans l’exercice des activités et la déconnexion de ses membres de la vie réelle), nous remarquons qu’ils sont pertinents.

Enfin, le fait que l’auteur estime qu’il est nécessaire que la décorruption soit menée par des personnes nouvelles rejoint ce qu’affirmait Crozier dans Le phénomène bureaucratique, à savoir que “Pour qu’il y ait changement réel, pour que la bureaucratie disparaisse ou au moins s’atténue, il faut donc que les hommes acquièrent des capacités nouvelles : capacité de faire face aux tensions, capacité collective d’organiser et de maintenir des jeux fondés sur plus d’échange et moins de défense.” (p 8).

Le programme est vaste, bon courage à Mgr Wintzer pour le mettre en œuvre ou, du moins, l’initier. Comme sa tribune dans La Croix l’indiquait, s’il cherche des encouragements, il a ceux de l’auteur de ces lignes.


Bibliographie

Becker, H. Outsiders.

Becker, H. Les ficelles du métier.

Crozier, M. Le phénomène bureaucratique.

Crozier, M. La crise de l’intelligence.

Zundel, M. Le problème que nous sommes. La Trinité dans notre vie.

Une réflexion sur “L’organisation corrompue

  • 17 mars 2023 à 20 h 28 min
    Permalien

    Les jésuites du Canada donnent une leçon de transparence à la CEF en publiant les noms de leurs frères “accusés de manière crédible” d’avoir commis des “abus” sur des mineurs, en soulignant au passage que “Passant par des phases de déni pur et simple, de blâme des victimes et d’incompétence morale, l’Église commence maintenant à réagir de manière juste.”
    Il est ainsi prouvé qu’il est possible de lutter contre la corruption.
    https://jesuites.ca/publication-jesuites-accuses-dabus/

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

quatre-vingts cinq  −    =  soixante-dix cinq