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L’isomorphisme sûreté – science forensique

Étudier la sûreté est une gageure, dans la mesure où le terrain est sensible et que les travaux universitaires restent encore bien souvent peu exploités par les professionnels. Ces travaux ne sont certes pas légion, mais la coopération entre les auteurs et les praticiens est pour le moins perfectible. Comme s’il existait une réticence des praticiens à s’ouvrir à des personnes souhaitant coopérer avec eux. Oui, le terrain est sensible, mais une coopération entre universitaires et praticiens peut naître, même sur un terrain sensible. C’est d’ailleurs le cas de la science forensique, à propos de laquelle il est intéressant de constater un certain isomorphisme avec la sûreté d’entreprise. Pour définir le terme d’isomorphisme, nous nous appuierons sur Hofstadter qui estime que ce terme s’utilise « lorsque l’on peut établir des associations entre deux structures complexes de telle sorte qu’à chaque partie d’une structure corresponde une partie de l’autre structure » (Gödel Escher Bach p 57).

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De quoi s’agit-il ?

Avant de poursuivre, il est nécessaire de définir au préalable la science forensique. En fait, et c’est en cela que nous relevons le premier élément constitutif d’un isomorphisme entre la sûreté d’entreprise et la science forensique, les définitions proposées tant pour la sûreté que pour la forensique sont bien souvent confuses. Si définir la forensique s’avère ardu, par contre, énumérer un certain nombre de ses réalisations est plus simple : l’analyse d’ADN, des résidus de tir, des traces d’empreintes digitales, etc. en font effectivement partie. Mais peut-on réellement définir une science par ses seules pratiques, surtout lorsque l’énumération n’est pas exhaustive ? Pas sûr, d’autant que nous sommes bien capables de définir la biologie comme la science du vivant. C’est sûrement une des raisons pour lesquelles quelques universitaires et praticiens ont défini la science forensique dans ce qui s’appelle la déclaration de Sydney de 2021, comme la science de la trace, quelles qu’en soient sa nature et sa taille.

Si la forensique est capable de se définir en quelques mots, alors pourquoi la sûreté d’entreprise ne le pourrait-elle ? Sûrement pour la même raison qu’il a fallu un certain temps pour définir correctement la science forensique du fait de la faible motivation de praticiens qui ne voyaient pas en quoi il était pertinent de formaliser une définition. Après tout, les praticiens savent bien de quoi il retourne lorsqu’ils en parlent entre eux ! Certes, mais il est cependant difficile de recruter des talents si l’on n’est pas capable de définir de quoi il s’agit précisément.

Notons toutefois que si la science forensique se définit maintenant comme la science de la trace, elle a longtemps erré entre des définitions mouvantes et oscillait entre le singulier (la science forensique) et le pluriel (les sciences forensiques).

La technique première

Conséquence de ce qui précède, comme la définition tarde à venir (dans le cas de la sûreté) ou a tardé à venir (pour la forensique) les praticiens définissent leur fonction par l’exposé de leur pratique. Ce qui rend la définition dépendante de celui qui parle. Nous sommes ainsi confronté à l’un des problèmes rencontrés par la sûreté : ne se définissant pas, il en existe autant de définitions qu’il existe de praticiens. Le livre blanc du CDSE de 2022 illustre ce constat : bien qu’ayant consacré sa première partie à la « définition de la sûreté » (pp 11 à 49), aucune définition simple ne ressort au terme de sa lecture.

De ce fait, ne sachant se définir correctement (pourtant, ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, etc.), la technique est mise en avant, car elle est estimée parlante : il est effectivement possible de comparer les résolutions des caméras de surveillance, la cadence de divers processeurs, le nombre d’analyses réalisables en une heure par une machine, etc. Cette fascination du « big is beautiful » du fait de l’accroissement des capacités techniques des matériels amène à s’estimer « too big to fail » et l’on fait ainsi l’économie de la réflexion fondamentale sur la pratique. Si les orateurs s’en satisfont, est-ce le cas de ceux qui les écoutent ou les lisent ?

Corollaire de la primauté de la technique, les retours d’expérience et partages de bonnes pratiques sont particulièrement courus, ce qui est logique puisque aucune réflexion ne se préoccupe de l’élaboration d’une doctrine et de ses principes directeurs.

Les praticiens se complaisent ainsi dans la technique, oubliant (ou feignant d’oublier) qu’elle est totalement hermétique aux profanes, ce qui permet de rester entre sachants lorsqu’on aborde le sujet mais, corollaire, cela nuit à l’aspect stratégique du domaine. Comment peut-on convaincre les équipes de direction que la sûreté ou la forensique sont stratégiques si on ne sait les leur expliquer simplement et rapidement ?

La technique résume l’entité dédiée

Comme la technique est le sujet principal des discussions et non la doctrine, s’ensuit que lorsque la fonction se formalise, elle le fait autour de la technique. C’est ainsi que les laboratoires d’analyse forensique détiennent la première place (qui se hasarde à évoquer la forensique sans y associer immédiatement un labo, de préférence similaire à celui de la série « les experts » ?), quant à la sûreté, elle ne peut exister sans la formalisation d’une direction du même nom, sans pour autant que l’on sache précisément de quoi elle traite, puisque chaque praticien fait comme bon lui semble et que, de plus, aucun socle commun de missions n’est admis explicitement.

Ainsi, les ténèbres continuent de régner autour de ces deux domaines : la forensique où seuls les praticiens de laboratoire sont présumés avoir une parole pertinente même si leurs laboratoires ne procèdent pas aux mêmes analyses, la sûreté d’entreprise où le cercle des personnes autorisées est restreint à quelques praticiens, quand bien même ils n’exercent pas de la même manière, ont donné des noms différents à leur direction, et traitent de domaines différents.

Une direction en cours de construction

Pourtant une fonction sûreté se construit dans les entreprises (même si Fayol la mentionnait déjà en 1916) et des entreprises réfléchissent actuellement à la mise en place d’une structure forensique en leur sein. Nous pouvons remarquer au passage que la construction de ces deux structures semble accompagner un certain recul du domaine régalien dans la vie des entreprises, ces dernières devant de plus en plus agir par elles-mêmes. Il est alors logique qu’elles se dotent des moyens nécessaires à l’exécution de ces missions d’enquête et de protection.

Face à ces deux constructions (l’une en cours, l’autre encore au stade de la réflexion), nous pouvons nous demander si la création d’un service forensique ne viendra pas interférer avec la construction de la sûreté d’entreprise. En effet, si chaque directeur rêve de ne dépendre que du PDG de l’entreprise, la multiplication des directions posera un problème aux PDG : ces derniers pourront-ils consacrer du temps à tous les directeurs qui estiment leur entité stratégique ? Des regroupements et subordinations sont donc à anticiper. Le regroupement de la sûreté et de la forensique semblant logique, reste à savoir qui des deux prévaudra sur l’autre.

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Le recours à des experts du domaine régalien

Puisque l’entreprise se doit de monter une structure qui, en quelque sorte, pallie à l’abandon de divers domaines par l’État, il devient logique qu’elle fasse appel à des anciens praticiens de ces domaines (jusque là ?) régaliens. Il en va ainsi des directeurs sûreté recrutés parmi les anciens militaires, gendarmes et policiers, comme des techniciens de diverses spécialités (surtout le numérique) que les entreprises recrutent parmi les anciens gendarmes et policiers praticiens de ces compétences prisées.

L’intérêt de recruter de telles personnes est que l’entreprise peut immédiatement compter sur elles, puisqu’elles ont déjà pratiqué dans le domaine pour lequel elles sont recrutées, ou dans un domaine proche.

Ce recours aux anciens militaires, gendarmes et policiers, qui est un marronnier pour la sûreté d’entreprise (voir ce billet et cet autre), pourrait le devenir également pour la forensique lorsqu’elle s’installera dans l’entreprise, car on ne peut que constater que l’État est un bon pourvoyeur (voire le seul ?) de personnes formées dans ces domaines.

Une carence dans la formation

À recruter ainsi des personnes déjà formées (ou présumées formées), la question de la formation se pose. L’entreprise a certes recruté des praticiens reconnus dans leur métier précédent, en lien avec le domaine qu’elle recherche, mais sont-ils formés à l’exercice de leur nouveau métier dans un environnement nouveau ?

On ne peut que constater une insuffisance de l’offre de formation tant dans la sécurité d’entreprise que dans la forensique : si les universités forment aux savoirs de base utilisés dans ces deux domaines, il manque des formations incluant un aspect pratique. Reconnaissons cependant que tout se tient : en ne définissant correctement ni la sûreté ni la forensique, on se prive ipso facto de la création de formations pertinentes, laissant bien souvent ce domaine à quelques aventuriers qui, lorsqu’ils se voient imposer un doublement du volume horaire de la formation se contentent de doubler les heures dédiées à chaque cours (cf. ce billet). On ne définit pas correctement le métier, on se prive donc d’exposer des attentes aux formateurs, lesquels se contentent de dispenser des heures, ce qui amène sur le marché du travail des personnes mal formées dont tout le monde se plaindra. Absurde, mais réel, hélas !

En outre, ce manque de formation se remarque particulièrement pour les managers. Avoir été un spécialiste ou un expert de la sûreté ou de la forensique n’est pas suffisant pour manager correctement des spécialistes de haut niveau. Le management s’apprend, et le manque de formation à cette discipline se prouve : j’ai coutume de poser à mes étudiants deux questions. La première est : avez-vous déjà rencontré un manager qui s’estimait moyen, voire médiocre ou mauvais ? La réponse est systématiquement non. La seconde est : avez-vous déjà été sous les ordres d’un manager qui était moyen, voire médiocre ou mauvais ? La réponse est systématiquement oui.

Alors…

C’est fort de ce constat, entre autres, et afin d’élever les compétences managériales de ceux qui seront appelés à diriger un service forensique, qu’il a été décidé de créer un MBA forensique, sous l’égide du pôle judiciaire de la Gendarmerie Nationale (PJGN) qui ouvrira ses portes en septembre 2023. Des informations complémentaires seront prochainement fournies sur cette nouvelle formation.

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