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Un autoportrait de la sûreté

La sûreté d’entreprise est une fonction mal connue du grand public et encore assez peu étudiée par les sciences de gestion (mais ce blog inverse la tendance !). Assister à l’un de ses événements annuels est l’occasion de faire un point de l’évolution de cette filière. Où en est-elle, assistons-nous à sa stagnation, son évolution ou sa révolution, puisque tels étaient les termes du choix.

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Qui donc est le praticien ?

En ouverture de cet événement, le directeur sûreté d’entreprise fut de nouveau défini. Ou plutôt cerné. Honnête, rigoureux, courageux, intègre, appliquant de manière stricte les règles d’éthique, maîtrisant le risque, pensant l’impensable et défendant la souveraineté nationale, s’appuyant sur la confiance des dirigeants et le respect de ses collègues (sans les définir, ce qui m’a rappelé une question de mes entretiens de thèse : “qui sont vos collègues ?” ainsi que les réponse qui s’avérèrent pour le moins diverses…)  il est ainsi le garant des libertés d’entreprendre et de travailler. Un témoignage nous laissa aussi comprendre que cet employé luttait contre la corruption, aidait à sécuriser les investissements, les infrastructures, les relations avec les partenaires, les chaînes de valeur et de production et que, même s’il ne rapportait pas, il évitait des coûts. Un autre témoignage vidéo nous apprenait qu’il anticipait les risques futurs tout en étant un chef opérationnel.

Pourquoi pas, mais alors pourquoi tant d’entreprises se privent-elles de ce professionnel extraordinaire puisque toutes n’ont pas un tel praticien  en leur sein ? Et avec toutes ces qualités intrinsèques, comment est-il possible d’expliquer les affaires Ikéa, Renault et Lafarge, à part grâce à l’argument irréfutable de l’erreur de casting ou la dérive personnelle ? Question au passage : l’inventaire à la Prévert des missions confiées au praticien de la sûreté ne fait-il pas, doucement mais sûrement, glisser la sûreté vers la compliance ?

Peut-être que non, car il fut également dit que le praticien devait être un chef opérationnel, et que leur regroupement associatif est passé d’une “bande de copains” à une “machine de guerre”. Mais la guerre contre qui, au fait ?

Il semblerait également que “dans beaucoup d’entreprises du CAC 40 le directeur sûreté est présent au ComEx”. Mon étude prouvait le contraire, mais peut-être les choses ont-elles évolué.

Et, ce qui est plus regrettable, il est décrit par des qualités, non par son poste. Nous continuons donc à nous poser la même question lancinante : qu’est-ce donc que la sûreté en entreprise ? Si ce point n’est pas clair pour les praticiens (puisqu’ils décrivent des personnes et non une fonction), comment peut-il l’être pour les profanes dans (ou hors de) l’entreprise ? Prolongeons : comment la sûreté peut-elle être stratégique si on ne sait la définir ? Je dirais même plus : comment la sûreté peut-elle être stratégique si son praticien n’est pas invité aux réunions définissant la stratégie de l’entreprise ?

De la parole

Enquêter, c’est aussi recueillir la parole des personnes que l’on rencontre. A plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un milieu sensible où l’expression est (le plus souvent) maîtrisée. Nulle surprise, mais des regrets quand même, à voir que l’assistance n’a pas été invitée à réagir ou interagir avec les orateurs sur scène. D’autant plus dommage que certains m’avaient reproché de ne pas avoir laissé de place à la contradiction avant que je ne rédige ma thèse…

Il y eut peut-être un peu d’emphase lorsque fut annoncé que l’ensemble du budget des sûreté des entreprises du CAC 40 s’élevait à 100 milliards… Ce qui ferait 2.5 milliards par entreprise, et me semble beaucoup plus que ce que les praticiens m’ont laissé supposer. Ah, les filous !

Dans un milieu sensible, la parole est nuancée, et lorsqu’on demande de répondre à une question par oui ou par non, le résultat est généralement autre. Ainsi, invité à répondre à la question “suivez-vous votre directeur sûreté lorsqu’il dit : il ne faut pas y aller”, la réponse fut “je suis ses avis car ils sont gradués”. Les tenants du oui/non se trouveront ainsi confortés (je suis ses avis), tandis que les adeptes de la casuistique jésuite se diront que le Pape François a fait bien des adeptes de par le monde…

Des rapports avec l’État

La sécurité privée étant estimée la 3° force de sécurité du ministère de l’Intérieur (euh ?), les discours tendaient à inciter (litote) l’État à œuvrer avec elle. Après avoir entendu des phrases telles que “unis nous serons irrésistibles” (version locale de el pueblo unido, jamas sera vincido ?), nous apprîmes que le praticien de la sûreté devrait être, selon certains, le correspondant du ministère de l’Intérieur dans l’entreprise. Terrain glissant risquant, si l’on n’y prend garde, de le transformer ainsi en zampolit. Serait-ce l’intérêt tant de l’entreprise que du praticien ? Il est permis d’en douter. D’autant que la filière se veut un partenaire exigeant de l’État, qui se laissera faire, c’est entendu…

Tout ceci laisse une impression paradoxale : on ne cesse de parler de sécurité privée et d’entreprise privée tout en recourant en permanence à l’État. Crozier avait donc raison lorsqu’il écrivait des dirigeants que “Malgré toute leur idéologie anti-étatique, il leur est donc au fond indispensable de recourir à l’État, ne fût-ce que pour prévenir les explosions” (Le phénomène bureaucratique, p 300) Dans le même ouvrage, il soulignait que la communauté délinquante était “pour tout Français le modèle implicite de toutes les activités collectives auxquelles il pourra participer par la suite” et que, comme l’écrivait Pitts, “ces groupes sont (…) en fait incapables de prendre la moindre initiative en dehors des directives d’une autorité supérieure” (p 268). Telle est l’impression qui ressort : hors de l’État, point de salut (une ordonnance à venir est qualifiée de “bienvenue”).

De la formation

Une table ronde se pencha sur cette question. Hélas, comme souvent lorsqu’on aborde la question de la formation, c’est à qui lèvera le plus ses inhibitions verbales. Adeptes de la liberté d’expression la plus totale, participez aux débats relatifs à la formation, personne ne vous bridera !

Et c’est ainsi que si la question des formations et carrières a été posée, elle ne le fut que pour les activités de sécurité privée (gardiennage, etc.). Il serait pourtant pertinent de se pencher sur celles des praticiens de la sûreté, sans pour autant succomber à la tentation de l’indispensable délivrance d’une carte professionnelle pour exercer, présentée parfois comme LA solution définitive aux maux du secteur. Mais, au fait, ces cartes professionnelles existent-elles pour les DRH, les consultants en RH ou communication ? Et ces professions sont-elles dans un état pire que celui de la sûreté ? Alors pourquoi s’évertuer à ramener toujours cette question sur la table ?

Le meilleur moment (ou le pire, c’est selon) lors de ces échanges (sans le public, rappelons le) fut celui où il fut dit que lorsque la formation des agents de sécurité dut voir sa durée augmenter (passage de 70 à 140 heures), il fut décidé de doubler la durée de chaque module. Tout simplement. “J’ai traité ces questions compliquées avec des réponses simples” pourrions-nous dire pour parodier un président de la République dont l’image nous fut projetée. De même appris-je que la formation était la même, que l’on forme un garde de parking ou de centrale nucléaire. En passant, le taux de réussite des formations est supérieur à 90%… Explosons les résultats du bac, approchons-nous d’un score soviétique et tout ira bien, non ?

Et maintenant, que vont-ils faire ?

A l’opposé d’une célèbre chanson, et malgré toutes les qualités annoncées des praticiens, il reste encore du travail pour occuper ses longues soirées d’hiver : adapter les associations de la filière à la réalité du moment, réfléchir à l’évolution du métier et être encore plus efficace, construire le continuum de sécurité (présenté comme naturel), diffuser la culture de sécurité et de cybersécurité dans l’entreprise.

Des pistes existent pourtant…

Beaucoup de thèmes abordés succinctement à l’occasion de ce rassemblement trouvent cependant des pistes de réponse intéressantes dans ma thèse.

1/ Il apparaît nécessaire de définir correctement la sûreté, son périmètre, sa juridiction, et de trouver un terme plus adapté pour la décrire : jongler avec les termes de sécurité et sûreté peut être intellectuellement stimulant, mais présente le grave défaut de rester ésotérique pour la majorité des employés de l’entreprise. Au contraire des directions finance, communication, juridique et autres, dont le nom résume bien ce qu’elles font.

2/ La garantie financière n’étant pas actuellement une obligation légale pour les entreprises de sécurité privée alors qu’elle est réputée pouvoir assainir la profession, la création d’un code d’éthique professionnel est possible. C’est d’ailleurs une des étapes dans la transformation d’un métier en profession. Une association de professionnels ne pourrait-elle donc pas rédiger ce code d’éthique et indiquer sur son site internet (ou un autre créé ad hoc) les entreprises qui ont signé ce code et ont souscrit une garantie financière ?

3/ La formation des praticiens de la sûreté a été largement abordée. Une formation par module est recommandée, parce qu’elle leur apparaît comme la plus appropriée à leurs contraintes. Notons que ces propositions peuvent aussi être transposées à la sécurité privée…

4/ Nombre de questions tournent implicitement autour de la question de la légitimité du directeur sûreté. Sinon, pourquoi demander à des chefs d’entreprise s’ils suivent l’avis de ce collaborateur lorsqu’il le donne ? La thèse citée supra expose comment construire cette légitimité.

Finalement, même s’il est frustrant pour un pragmatiste de ne pas pouvoir présenter les résultats de son travail novateur à une large assemblée de praticiens (encore que le soleil se lève à l’ouest et que les interventions au MBA management de la sécurité sont appréciées), les questions que la filière se pose soulignent la pertinence et l’actualité de mes travaux doctoraux, ajoutant ainsi aux récompenses universitaires qu’il a obtenues une reconnaissance implicite de la profession.

Une réflexion sur “Un autoportrait de la sûreté

  • Frank CRISPINO

    Excellent, caustique. Tu vas te faire de nouveaux amis.

    Répondre

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