Davadie.bzh

Organisation, innovation, légitimité, sûreté d'entreprise, intelligence économique, éthique, forensique…

Davadie.bzh
Sûreté d'entreprise

L’été meurtrier

L’été meurtrier est un célèbre film qui a marqué son époque. C’est aussi une image assez fidèle de celui que nous venons de vivre, tant de nombreux événements calamiteux ont révélé les faiblesses de la sécurité et de la sûreté générales de notre pays, et mis à mal l’impression que nous étions relativement à l’abri des coups du sort. On peut les minimiser en affirmant que puisque nous nous en sommes relevés, le bilan est plutôt positif, ou être plutôt Cassandre en disant que ce n’était qu’une question de temps avant que ces catastrophes n’arrivent car la sûreté est dans un triste état. Quoi qu’il est soit, nous pouvons déplorer le fait que cet empilement de faits calamiteux n’a ni constitué des rappels à l’ordre ni été l’occasion de lancer des réflexions sérieuses en ces domaines. Après l’alerte, la vie d’avant reprend ses droits. Sauf pour les victimes de ces faits malheureux. In fine, la sûreté, la sécurité, la protection demeurent des savoirs corporatifs qui tireraient pourtant profit de s’ouvrir à des réflexions extérieures aux cercles autorisés.

Source

Au feu !

Tout d’abord, les incendies dévastateurs dont le coût complet ne sera vraisemblablement jamais fourni avec exactitude. Doivent être intégrés aux estimations provisoires les destructions matérielles bien sûr, la perte de chiffre d’affaires des entreprises locales (qu’elles soient saisonnières ou aient été empêchées de travailler à cause des feux), le chômage technique ou définitif engendré par cette baisse de productivité, la fermeture définitive d’entreprises qui ne pourront pas relancer leur activité, ainsi que les éventuels stress post-traumatiques. A tout cela s’ajoute, bien sûr, les indemnités des pompiers largement sollicités, le coût du transport et de l’hébergement des renforts, celui des heures d’avion et d’hélicoptère, la remise en état du matériel abîmé par le feu, etc. Les pertes matérielles peuvent être assez facilement évaluables, mais il sera bien plus difficile d’évaluer celles relatives à la biodiversité (combien de temps faudra-t-il pour que les animaux reviennent et jouent leur rôle) ainsi que les pertes immatérielles (PTSD notamment). Peuvent également s’ajouter à cela la perte d’image de la région et une éventuelle baisse d’attractivité maintenant qu’elle a montré qu’elle était vulnérable aux méga-feux. Le coût de la reconstruction n’est pas évoqué, ni ses délais, car ils sont tous deux difficilement évaluables. Le nombre d’artisans n’étant pas illimité (ni d’ailleurs les logements qui pourraient être proposés à ceux venus renforcer leurs collègues locaux), des doutes subsistent quant à la date d’un éventuel « retour à la normale ».

Ces incendies, bien que n’étant pas à proprement parler des événements de sûreté mais plutôt de sécurité, soulèvent cependant des questions relatives à la sûreté. Les restrictions de circulation peuvent perturber les trajets entre le domicile des membres de la sûreté et leur lieu de travail. Le feu peut aussi les pousser à évacuer leur domicile pour se reloger, même temporairement, ailleurs. Les entreprises ont-elles pris en compte ces indisponibilités ? Comment y remédier ? Ne sont-elles pas davantage vulnérables pendant l’absence de l’équipe sûreté ? Dans la mesure où l’entreprise, confrontée à une telle catastrophe, cherche à sauvegarder ses patrimoines, une intrusion pendant ce temps sera-t-elle détectée avec autant d’acuité qu’en temps normal ?

Au frais

Les musées sont des endroits plutôt frais, car la conservation des pièces peut nécessiter des conditions de température et d’hygrométrie particulières. Ils constituent ainsi un refuge en cas de canicule. Las, après le mauvais exemple du Louvre il y a à peine un an (le 19/10/2025), les musées de province ont été ciblés par des commanditaires qui y ont envoyé leurs hommes de main pour parfaire leurs collections. On aurait pu croire qu’après l’échec retentissant de la sûreté du Louvre, les musées de province auraient adopté rapidement des mesures de protection. L’Histoire nous montre que c’était faire preuve d’un optimisme exagéré, les musées ayant décidé de continuer de jouer l’opération portes ouvertes en province. L’occasion faisant le larron, les malfaiteurs ont donc agi au grand jour ou au petit jour. Selon Le Monde en date du 12/09, seuls 23% des musées de France disposeraient d’un plan d’urgence et de prévention des risques et seulement 54% des collections nationales seraient vidéo-surveillées. D’après le même journal, la préfecture des Alpes-Maritimes affirmait que le musée de Cagnes-sur-mer (où des Renoir ont été volés) respectait toutes les normes en vigueur et disposait d’une alarme Ramses qui a permis l’arrivée de la police en 5 minutes. Rappelons que le vol au musée du Louvre avait duré moins de 7 minutes.

Puisque les forces de l’ordre sont réactives, ce qui est à leur honneur, la question à laquelle la sûreté devrait répondre concerne les actions à mener pendant les minutes précédant leur arrivée. Comment faire en sorte que les malfaiteurs repartent avec le moins de butin possible, car une fois que les pièces ont disparu, il n’est pas toujours simple de les retrouver. Là aussi, combien coûte un vol dans un musée ? La valeur estimée des pièces, mais il faut y ajouter le coût des forces de l’ordre pendant leur enquête (qui peut être longue), éventuellement celui des détectives spécialistes du monde de l’art, les éventuelles négociations avec les malfaiteurs pour récupérer les pièces dérobées et, ce qui est difficilement évaluable, la perte de réputation. Certes, des pièces y seront toujours exposées, mais les autres musées prêteront-ils les leurs pour des expositions temporaires ?

Si nous revenons au Louvre, les bonnes feuilles du livre Main basse sur le Louvre. Les secrets du casse (publiées dans Le Monde), mentionnent ce dialogue pour le moins étonnant entre la ministre de la culture et la directrice de l’accueil du public et de la surveillance :

  • Si j’étais directrice de la sécurité, la première chose que je ferais c’est un audit complet de mon infrastructure.
  • Madame la ministre, je ne suis pas directrice de la sécurité.
  • Ben, vous êtes quoi alors ?
  • Je suis directrice de l’accueil du public et de la surveillance. Ma responsabilité, ce sont les agents et l’exploitation de leurs équipements.
  • Mais qui s’occupe de la sécurité du bâtiment ?

Si ce dialogue est vrai, mais le livre publié en mai dernier n’a fait l’objet d’aucune procédure judiciaire, cela signifie que le Louvre, plus grand et plus beau musée du monde, n’avait personne pour s’occuper de la sûreté et de sa sécurité. Cerise sur le kouign-aman : une personne ayant suivi la formation à l’école du Louvre il y a plusieurs années de cela, m’a dit que les cours avaient parfois lieu dans les galeries dudit musée, ce qui est logique. La présentation des joyaux de la couronne impériale eut donc lieu, pour les étudiants, dans la galerie Apollon. A cette occasion, le conférencier leur déclara que la sécurité des bijoux était « perfectible » et que si un casse devait avoir lieu, les voleurs passeraient par la fenêtre empruntée par Doudou crosse bitume et ses compagnons, mode opératoire déjà envisagé par Fantômette.

Et ça continue…

Dans un précédent billet, nous avons évoqué les dérives possibles de la sûreté lorsqu’elle se prêtait au renseignement en utilisant des méthodes que certains trouvent légitimes, mais que les juges réprouvent. N’ayant visiblement pas suffisamment appris de ses erreurs, voici que le même employeur est de nouveau dans la tourmente à cause d’un de ses prestataires. Cette affaire suscite de multiples interrogations. Est-il aussi simple de passer de la banque (en l’occurrence) à la sécurité privée et à des prestations au profit de directions sûreté ? Ce qui signifierait qu’il n’est pas besoin de connaître le métier pour l’exercer ni même pour le diriger, ce qui serait étonnant et surtout peu valorisant pour la profession. Peut-on ne pas payer l’URSSAF sans être inquiété lorsque l’ardoise oscille entre 5 et 15 millions ? Peut-on exercer dans la sécurité privée malgré des sanctions du CNAPS qui, rappelons-le, a été créé (aussi) pour moraliser la profession ? Le CNAPS a-t-il failli ou a-t-il des failles qui ont été exploitées ? Comment peut-on créer un réseau d’une telle ampleur avec un tel passif ? Un responsable de la sûreté d’entreprise peut-il facturer des prestations à la société dont il est président ? Un don de 60 000 € peut-il être qualifié de don d’usage ? Ce pourrait être le cas si le montant ne dépasse pas 1 à 2 % du patrimoine global ou 2,5 % des revenus annuels nets du donateur. Dans ce cas, le revenu annuel net devrait être de 60000/0.025 = 2 400 000 €, ce qui n’est pas courant…

La persistance de ce type d’affaires peut laisser perplexe quant à la volonté réelle de la profession de se « normaliser » et de ne plus apparaître comme une écurie de barbouzes. Parler encore et encore d’éthique dans le métier relève-t-il de l’amélioration continue ou de la reconnaissance qu’elle constitue un réel problème ? Face au nombre de dirigeants corrompus, Hannah Arendt se demandait si le pouvoir corrompait ou si nous n’élisions pas des corrompus. La même question est-elle adaptable dans la sûreté ? Pourtant, la question de l’éthique n’est pas nouvelle, elle est même traitée dans une célèbre thèse notamment p 299 et p 350. L’agrément du CNAPS agit-il comme un sésame auprès des commanditaires ? Mais dans ce cas, comment réaliser correctement la mission consistant à « vérifier la bonne application et le respect des lois et règlements encadrant les activités de sécurité privée » (cf. ici) s’il n’y a pas de contrôle sérieux de l’assise des entreprises ? Une réflexion à ce sujet pourrait être utile à toute la profession.

De même qu’il serait utile de travailler les décisions des tribunaux relatives à la sûreté et d’en diffuser les résultats. Le précédent billet de février 2026 n’a pas encore été exploité par les associations qui déclarent porter la voix de la profession. Et pourtant, le procès Ikéa date de cinq ans maintenant…

Le cyber

Enfin, last but not least, les cyberattaques qui se traduisent par des fuites de données phénoménales ont également scandé l’été et, de façon plus large, l’année entière (qui n’est toujours pas écoulée). Alors, certes, le directeur sûreté n’a pas toujours la sécurité des systèmes d’information sous sa coupe, mais peut-on assurer sérieusement la sûreté d’une entreprise sans prendre en compte la cybersécurité ? Puisque la sûreté a pour objet de déjouer les malveillances, ne pas prendre en compte la cyber revient à laisser une porte ouverte aux malfaiteurs qui, une fois qu’ils en seront conscients, s’en donneront à cœur joie, comme le prouve dans un autre domaine les « visites » dans les musées (cf. supra). D’ailleurs, lorsque des données personnelles sont dérobées dans un système d’information, quelles sont les autres données qui accomplissent le même voyage ? Quelles sont celles qui effectuent le trajet inverse ?

Conclusion

L’exposé de ces événements calamiteux est pour le moins préoccupant, d’autant que personne ne peut exclure qu’ils se répètent dans les années à venir. Comment la sûreté se sera-t-elle adapté, quelles seront les réponses apportées à ces questions par la profession ? Dans la mesure où la période pré-électorale s’annonce assez peu dynamique d’un point de vue économique en France, le moment semble opportun pour réfléchir sérieusement à ces questions et mettre en œuvre leurs réponses.

Mais il est vrai que la sûreté continue de souffrir, dans notre pays, de son côté peu attractif et dispendieux selon certains qui estiment que mettre en place une vraie stratégie de sûreté dans une entreprise, ça coûte et ça ne rapporte pas (cf. ici à partir de 15’20). La belle affaire ! Que dire à ces économes prévoyant que régulièrement ils dépensent de l’argent pour trois choses quotidiennes qui coûtent et ne rapportent pas : le logement, la nourriture et l’habillement. Que leur répondre, si ce n’est de (re)lire Système 1, système 2 de  Kahneman, où ils trouveront lire « la définition du risque est un exercice de pouvoir » (p 218). Si les dirigeants d’entreprise n’ont pas assez pris en compte les risques sûreté, est-ce alors que ceux qui doivent attirer leur attention à ce sujet n’ont pas assez de pouvoir ? La sûreté est-elle alors stratégique dans toutes les entreprises ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  −  six  =  deux