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Sûreté d'entreprise

Le syndrome de l’influenceur

Depuis peu, l’oncle Sam a décidé de châtier l’Iran sur son territoire, par voies aérienne et maritime (un sous-marin a été coulé au large de l’Inde). Ces frappes qui devaient vraisemblablement faire tomber rapidement le régime iranien, n’ont (étonnamment ?) pas atteint leur but, mais ont eu des répercussions dans les différents pays du Golfe persique. Que nous disent-elles de la sûreté, notamment de celle adoptée par les entreprises ?

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Du paradis multiforme…

Malgré l’environnement géopolitique régional pour le moins compliqué qui n’a pas encore laissé une paix durable s’établir, différents pays du golfe se sont efforcés de se présenter comme des paradis modernes.

L’argent des ressources naturelles investi dans les infrastructures aériennes et touristiques (plutôt haut de gamme) ainsi qu’une fiscalité souvent attrayante les ont aidé à construire cette image. C’est ainsi que l’émirat de Dubaï, qui avec ses voisins de Abou Dabi, Ajman, Charjah, Fujaïrah, Ras el Khaïmah et Oumm al Qaïwaïn forme les émirats arabes unis, possède une fiscalité performante, même s’il n’est plus un paradis fiscal depuis 2023 : 9 % d’impôt sur les sociétés et 5 % de TVA. Ce n’est certes pas nul, mais le taux de l’IR est à 0 %, et des zones franches avec un taux d’impôt sur les sociétés à 0 % existent encore. Une convention fiscale lie d’ailleurs la France et les Émirats, concrétisant ainsi le fait que Dubaï est un « hub financier à basse fiscalité ».

Voici un argument qui a pu jouer en faveur de l’implantation d’une filiale ou d’une succursale sur place.

D’autant que la sécurité est un autre thème qui aide à l’implantation d’entreprises étrangères dans ce coin du monde. Les émirats sont le pays le plus sûr du monde (classement début 2026), le vol de rue est quasiment inconnu, le temps de réponse de la police est d’environ 4 minutes, les peines sont sévères et appliquées (les étrangers risquent même l’expulsion immédiate, ce qui en fait une double peine qui semble dissuasive) et les caméras équipées d’IA foisonnent dans les rues. D’un strict point de vue sécuritaire, mieux vaut être salarié à Dubaï qu’à Bezons (Atos) ou Saint-Denis (Orange). En bref, seules la cybercriminalité et la criminalité en col blanc semblent avoir une chance de survie dans cette région.

Les entreprises peuvent ainsi estimer qu’il n’est pas nécessaire d’investir dans leur sûreté autant qu’en France, puisque les forces de sécurité locales veillent sur elles.

De plus, pour augmenter l’attrait des émirats, l’aéroport de Dubaï, surgi de nulle part dans les années 1960 est devenu une plaque-tournante du trafic aérien mondial, facilitant les rencontres et forum d’affaires. Le moins qu’on puisse dire est que les émirs successifs ont défini et appliqué une vraie stratégie de développement.

Tous ces éléments ont ainsi mené un certain nombre de personnes à estimer que c’était la Suisse du Moyen-Orient. Ayons au passage, une pensée pour le Liban qui a bénéficié de ce même qualificatif il y a plusieurs années avant de déchanter…

…au paradis perdu ?

Cependant, les frappes iraniennes visant le signataire des accords d’Abraham ont rappelé qu’une phrase de Napoléon demeurait d’actualité, même après 200 ans : « la géographie, on peut tout faire avec, sauf s’asseoir dessus. » Si cette géographie avait permis le développement de l’aéroport (cf. article supra), elle met également l’émirat à portée des missiles iraniens, puisque la plus petite distance à vol d’oiseau entre l’Iran et l’émirat est d’environ 150 km… Et même si l’émirat n’est pas un allié inconditionnel des USA, avoir signé les accords d’Abraham en fait une cible potentielle, à portée des missiles iraniens.

Ces frappes ont causé un début d’émoi parmi la population des expatriés («J’ai peur. La France, protégez-nous») avant que, comme par enchantement, le calme et la sérénité ne reviennent.

À bien y réfléchir, on peut estimer que ces frappes étaient anticipables (pas certaines certes, mais probables) du fait que les États-Unis avaient annoncé en janvier 2026 l’envoi d’une force navale vers le golfe persique. Le porte-avions Abraham Lincoln a été rejoint en février par le Gerald Ford, ce qui créait une concentration inédite de forces américaines à portée de l’Iran.

De plus, en application du principe poutinien « lorsqu’on masse des troupes près d’un état étranger en dehors de toute manœuvre, c’est seulement pour mener une opération spéciale », les premières frappes sur le sol iranien ont eu lieu le 01/03/2026, prenant un certain nombre de personnes au dépourvu. Aucune entreprise française n’a communiqué sur le rapatriement de ses salariés ou leur état d’esprit, mais il serait étonnant que ce dernier diffère de celui des influenceurs tant raillés (« après Fukushima, tous les salariés étaient persuadés qu’ils allaient mourir d’une leucémie » m’a-t-il été dit après l’accident de 2011).

Cette situation, sous contrôle bien sûr, soulève cependant d’intéressantes questions.

Les activités de l’entreprise sur place sont-elles indispensables ? Existe-t-il des solutions de secours, dégradées ou de repli afin de les poursuivre sur place ? (pour cette dernière interrogation, voir cet article qui mentionne également la géographie) Quels types de coups durs ont été anticipés ? Combien de temps l’entreprise peut-elle tenir dans une situation dégradée et quels en sont les impacts ? Quelles alliances ont-elles nouées pour y remédier ? Comment, dans cet environnement particulièrement troublé, préserver son image et sa réputation ?

In fine, l’évacuation des ressortissants est-elle prévue, et quel poste leur confier une fois de retour au pays ?

La fin d’une parenthèse enchantée

Ces frappes marquent ainsi la fin (provisoire?) d’une parenthèse enchantée qui a vu la région passer d’un désert à un des nouveaux centres du monde.

Le réel, souvent nié au profit de constructions intellectuelles construites de façon plus ou moins logique, finit toujours par prendre sa revanche. À cause de cette revanche, nous pouvons nous demander quelle a été la traduction opérationnelle des conférences et causeries de géopolitique et géostratégie qui ont eu les honneurs des rencontres des professionnels de la sûreté. Corollairement, les éventuelles alertes ont-elles été écoutées par la direction des entreprises ? In fine, quelle est l’influence réelle de ces porte-paroles du réel ?

Il est toujours possible après coup de ranger ces alertes dans la catégorie des « signaux faibles » qui n’ont pu comme tous ces signaux faibles être décelés qu’a posteriori, alors que ce sont des traces du réel dans un monde qui semble avoir perdu le contact d’avec la réalité. Et la réalité qui se profile, pour certains, ce sera une perte d’images et d’éventuelles indemnisations à verser aux clients insatisfaits.

Ce brutal retour du réel incite à se demander si les entreprises ont vraiment pris conscience de l’état du monde tel qu’il est et non tel qu’elles le souhaitent, et si elles ont pris des mesures adaptées en vue de cette confrontation. L’Angleterre nous montre que ne pas investir dans sa sûreté, c’est s’exposer à des problèmes à long terme. Les entreprises vont-elles prendre en compte la complexité de la réalité ou continuer de suivre le célèbre aphorisme de RdB : les chefs d’entreprise sont conscients de la nécessité de la sûreté, mais elle coûte cher (vidéo ici, voir à 15’30 environ)

Il est logique de veiller à sa trésorerie, mais l’expérience montre que lorsque le seul indicateur estimé important est celui de la rentabilité financière, alors les fonctions jugées non rentables perdent en importance. Ce qui peut mener à des drames, et parfois à des mises en accusation judiciaire. Pour s’en rendre compte de manière plus décontractée, il est conseillé de regarder (encore une fois ?) l’excellent film The big short (2015) qui retrace la crise des subprimes (2007).

Conclusion

La crise actuelle qui se déroule aux abords du golfe persique nous ramène une fois de plus au réel. Il est toujours possible de le nier mais, tôt ou tard, il revient sur le devant de la scène avec son lot de questions : la géographie a-t-elle été prise en compte, la sûreté est-elle une des préoccupations du chef d’entreprise, les situations inédites ou exceptionnelles sont-elles été anticipées, l’entreprise s’y est-elle préparée ?

Ces questions semblent tellement évidentes qu’elles sont le plus souvent sèchement balayées d’un revers de manche. Pourtant, la prudence est dite mère de sûreté. Et les événements en cours résument ces interrogations d’une façon beaucoup plus crue : les entreprises sont-elles plus affûtées que les influenceurs ?

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