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Système et systémique

Depuis le rapport Sauvé (2021) relatif aux violences sexuelles dans l’Église de France, le terme systémique connaît une nouvelle jeunesse. Les violences objet dudit rapport y sont décrites comme systémiques et, depuis lors, nombre de dysfonctionnements constatés dans un domaine ou un autre bénéficient, eux aussi, du même qualificatif. L’usage de ce terme est d’autant plus habile que celui qui l’emploie ne le définit pas, ce qui permet de ne pas donner prise à la controverse, car comment débattre à partir d’un terme indéfini ?

Et pourtant, si nous voulons que les problèmes qualifiés de systémiques trouvent une solution, il nous faut d’abord définir le terme afin d’émettre des recommandations pertinentes en vue de leur résolution.

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Définition et première interrogation

Le dictionnaire de l’Académie française définit ainsi le terme systémique : xxe siècle. Emprunté de l’anglais systemic, de même sens, lui-même dérivé de system, « système ».

■  Didact. Qui se rapporte à un système. Analyse, théorie systémique ou, subst., au féminin, systémique, approche d’un sujet, d’un problème envisagé comme un système d’éléments en interaction.

▪ Par extension. Qui est inhérent à un système, à un tout structuré. Racisme, corruption systémiques.
▪ Spécialement. [médecine] Se dit d’une affection d’origine souvent inconnue, qui touche de façon élective les différents éléments d’un même système. Une maladie systémique du système nerveux, circulatoire. – [biologie]. Se dit de ce qui agit sur un organisme dans son entier. Un herbicide systémique

Comme il fallait s’y attendre, nous ne pouvons nous dispenser de définir le terme système. La même Académie le définit ainsi : (xvie siècle. Emprunté du grec sustêma, « réunion en un corps de plusieurs objets ; constitution politique, système philosophique », dérivé de sunistanai, « placer ensemble ; constituer, instituer », lui-même composé de sun, « avec », et istanai, « placer ».) Ensemble d’éléments qui forment un tout structuré, sont liés entre eux par des relations de dépendance et obéissent à certaines lois ; mode d’organisation, de fonctionnement d’un tel ensemble. La Terre et la Lune appartiennent au système solaire. Une langue est un système de signes. Un système de valeurs, de croyances.

Un problème systémique concernera alors un système, à savoir un ensemble d’éléments formant un tout structuré et liés entre eux. Ce premier constat est important, car il montre que la résolution du problème systémique devrait alors concerner non pas une seule personne (un seul élément), $mais un nombre important de personnes (ou d’éléments, ou les deux) formant le dit système. Notons également que si le terme système apparaît au XVI°, l’adjectif systémique est apparu au XX°. N’y aurait-il donc rien eu de systémique jusqu’au XX° siècle ? Cette étude serait intéressante.

Puisque la résolution nécessite d’agir auprès d’un nombre important de personnes (celles constituant le système incriminé), s’ensuit qu’il serait particulièrement étonnant qu’un problème estimé systémique ne concerne qu’un seul auteur. En effet, si le système est atteint et doit être soigné, cela nous amène à penser que plusieurs auteurs peuvent agir au sein du système, et que la découverte d’un auteur et son expulsion dudit système ne peut suffire à brandir, à l’américaine, la bannière Mission accomplished.

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Il en découle que, si le rapport Sauvé a fait le travail en affirmant que la résolution des violences sexuelles ne pouvait dépendre de l’expulsion de quelques malfaisants du sein de l’Église, nous pouvons nous demander si le cinéma a résolu son problème systémique révélé par #metoo et l’affaire Weinstein, si le monde du spectacle français a réglé le sien représenté par Patrick Bruel, et il en est de même pour le monde politique suite à l’affaire DSK.

A la recherche du système

Cette première interrogation nous conduit alors à nous demander quels sont les éléments constitutifs du système qui s’est avéré défaillant (c’est le moins que l’on puisse dire) ; qui donc est concerné par cette accusation de complicité au moins passive ? Posée ainsi, la question de l’emploi du terme systémique est nettement moins confortable, car elle amène à interroger la complicité, active ou passive, que chacun a pu avoir.

Reportons-nous quelques années en arrière, au Sofitel de New-York. Après la divulgation des faits par la police new-yorkaise, plusieurs voix se sont élevées (prudemment, lorsqu’un compromis entre l’auteur et la victime a été conclu) pour affirmer que « tout le monde savait ». L’avantage d’utiliser l’expression « tout le monde », c’est que chacun peut (doit ?) se sentir concerné et donc réticent à prendre les mesures propres à résoudre le problème, car il faudrait en prendre à son encontre. Il y a quelques semaines de cela, « tout le monde » savait que Patrick Bruel était un homme qui  aimait les femmes. Nous pouvons poursuivre le musée des horreurs avec les hommes de la rue du Bac, les faits révélés par Vanessa Springora et Camille Kouchner dans le Consentement et la Familia grande. Et pourtant, tous ces faits prévus et réprimés par le code pénal n’ont fait l’objet, à l’époque, d’aucun signalement à la justice.

Ceux qui savaient faisaient-ils donc partie du système ? Si les auteurs et les victimes en font indubitablement partie, que dire des proches, des témoins, de ceux auxquels les faits ont été confiés à demi-mot, des journalistes qui étaient au courant mais n’ont rien dit, des familles des victimes qui ont accepté de faire entrer leur enfant dans ce système et ont, a posteriori au moins, manqué de prudence ? Bien évidemment, la présomption d’innocence et l’absence de preuve formelle sont avancées par tous les membres potentiels de ce système pervers pour justifier leur silence.

Nous voyons ainsi que le fait l’utilisation du terme systémique pour tenter de noyer le poisson peut se retourner contre ses utilisateurs. Utilisé à la va-vite pour dévier les suspicions vers d’autres personnes, il peut se retourner contre l’utilisateur qui n’a pas suffisamment réfléchi à son usage.

Alors, quand peut-on dire qu’un problème est systémique ? La présence de plusieurs victimes ne suffit pas, car nous pourrions être face à un phénomène sériel, mais non systémique. Si de nombreuses victimes appartiennent à la même organisation (entreprise, institution, association, etc.), la question se pose, d’autant plus si la direction de l’organisation a été mise au courant de façon plus ou moins explicite par des plaignants ou des témoins. Le fait de dénigrer la parole des plaignants, classique dans une organisation constituée, pourrait laisser penser que le problème est systémique. Ainsi, la conjonction de ces trois critères, à savoir un nombre important de victimes appartenant (de manière permanente ou non) au même système, l’absence de réaction des dirigeants de l’organisation face à ces faits, et le dénigrement de la parole des plaignants pourraient constituer des indicateurs d’un problème systémique. Cela permet ainsi à chacun de se demander si l’affaire Lyhanna est systémique, et donc si les recommandations du pré-rapport des inspections générales sont adaptées à la situation.

Conclusion

Il est difficile de proposer des solutions universelles pour régler les problèmes systémiques, cela reviendrait à nier la spécificité de chaque cas. Nous voyons néanmoins que ne chercher que des responsabilités personnelles ne convient pas lorsque nous sommes confrontés à de tels problèmes. Dissoudre l’organisation en cause est la solution de facilité, mais elle ne résout pas le problème : la dissolution des régiments putschistes en Algérie n’a pas résolu la défiance entre le chef des armées de l’époque et les militaires.

L’Église catholique, largement mise en cause et qui continue de l’être dans des affaires d’abus, semble privilégier une autre voie que constitue la refondation des organisations défaillantes, comme c’est le cas pour la Légion du Christ même si elle ne s’interdit pas de recourir à la dissolution comme cela fut le cas pour le Sodalicio ou la communauté du Verbe de Vie organisations qui avaient, visiblement, normalisé la déviance. On peut regretter que la lenteur de cette refondation et la liberté de fait laissée à des agresseurs de poursuivre leurs agressions, mais existe-t-il une troisième voie face à des problèmes systémiques ?

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